Introduction de la Session Scientifique
Professeur J-P BROUSTET * Président sortant de la Société Française de Cardiologie

Monsieur le Maire,
Monsieur le Directeur de l'Institut de Recherches Cardio-Vasculaires,
Monsieur le Président de la Société Médicale de Royat,
Monsieur le Président du Comité Scientifique National de Royat,
Mesdames, Messieurs,
Mes Chers Collègues, Mes chers Confrères,

Au nom de la Société Française de Cardiologie, je remercie l'Institut de Recherches Cardio-Vasculaires, la Société Médicale de Royat et la Municipalité de Royat d'avoir invité son Président à diriger cette session anniversaire.

Voici 50 ans, comme vous avez eu l'amabilité de me le rappeler, mon père participait à la réception de la Société Française de Cardiologie, à l'occasion de la création de l'Institut.

En 1946, parcourir la Nationale 89, à bord d'une Delahaye 1937, qui avait fait la guerre, était une preuve d'attachement notable à Royat et à ses oeuvres. Si les voitures ont fait quelques progrès, l'accroissement du trafic contrebalance largement les maigres aménagements corréziens de la 89 et je vous demande de voir dans cette trajectoire renouvelée et filiale la même preuve de fidélité, de ma part, à Royat.

Pouvons-nous dire qu'en 1996 les mobiles de cette fidélité sont les mêmes qu'en 1946 ?

Voici 50 ans le traitement de l'artérite était limité. Les antivitamines K faisaient juste leur apparition, les vasodilatateurs se résumaient à l'efficacité forte mais éphémère de la Papavérine, la chirurgie du sympathique apportait de brillants soulagements mais pas de vraies améliorations, la chirurgie vasculaire balbutiait, l'angioplastie était dans les limbes, avec le Laser et les stents.

Pour bien des artéritiques, Royat était la planche de salut, l'espoir confirmé par une amélioration fonctionnelle évidente, bien que parfois transitoire par rapport à la cure suivante, impatiemment attendue.

Les thérapeutiques modernes ont-elles détrôné les effets vasodilatateurs du gaz carbonique ?

Dans bien des cas, sans doute, mais pas chez les artéritiques, dit intouchables, ceux dont les lits d'aval sont au- delà de l'exploit technique instrumental ou de l'habileté du chirurgien.

Est-ce dire que Royat ne devrait être destiné qu'aux cas désespérés ?

Nous interrogeons toujours, non sans quelque perversité, nos artéritiques modérés, demandeurs au long cours de cures répétées, sur le bénéfice qu'ils tirent de leur passage annuel à Royat. Jamais nous n'obtenons d'avis défavorable. Certes, la splendeur de l'Auvergne, parfois un petit peu d'indépendance pendant quelques semaines, ne sont pas des arguments négligeables, mais tous insistent clairement sur l'augmentation du périmètre de marche, qu'ils constatent à leur retour.

Sans aucun doute, la cure à Royat a des effets objectifs mesurables et les 218 publications scientifiques de l'Institut de Recherches le démontrent amplement.

Ainsi, Fabry et Collaborateurs démontrent l'augmentation du périmètre de marche et Ambrosi et le regretté Docteur Delanoé, l'augmentation des flux distaux, de la pression partielle d' O2 sous l'effet de l'injection sous-cutanée de CO2 pour Coudert et Collaborateurs, l'affaire est dans le sac, puisqu'ils constatent que l'immersion dans un sac rempli de CO élève le débit huméral de 24 % ; même le Thallium est mieux capté par les jumeaux de l'artéritique après injection carbogazeuse. Je ne m'interdis pas non plus de penser, en tant qu'entraîneur de cardiaques, que la marche en côtes, que beaucoup d'artéritiques ne pratiquent que pendant la cure à Royat, et celle que vous avez développée en bassin, contribuent grandement à l'amélioration du périmètre de marche.

Et. cependant. vous me permettrez de formuler quelques réflexions sur l'avenir et les orientations que pourrait prendre Royat.

Parmi les travaux et les publications de l'Institut de Recherches Cardio-Vasculaires, deux ont depuis longtemps retenu mon attention de spécialiste des épreuves d'effort et de la réadaptation cardio-vasculaire et donc de la prévention secondaire. Tout d'abord, l'étude de Ponsonnaille, Fabry et Collaborateurs, portant sur la valeur prédictive de l'épreuve d'effort chez l'artéritique en cure à Royat : le pronostic vital de l'ensemble de ces patients est très mauvais, en raison de la fréquence et de la gravité de la maladie coronaire chez eux.

Dans les 5 années suivant leur séjour (je sais que vous allez apprendre ce qui se passe après 10 ans), parmi 418 artéritiques d'un âge moyen de 56 ans, et jusqu'alors indemnes de tout signe clinique ou électrocardiograhique de maladie coronaire, on dénombre chez 115 l' apparition d'un infarctus ou d'une angine de poitrine, 23 décèdent d'un infarctus, 10 d'un cancer favorisé par le tabagisme (poumons, larynx ou vessie).

Il y a donc un taux d'événements coronaires de 32 % contre seulement 6 % d'accidents vasculaires périphériques ; et on voit bien que le grand danger, qui menace l'artéritique, c'est bien sûr la maladie coronaire.

Or, parmi les 65 patients qui ont eu une épreuve d'effort positive ou suspecte, 30 ont eu un événement coronarien non mortel, 8 sont décédés d'un infarctus, soit au total 58% de complications coronaires à 5 ans chez ceux qui avaient une épreuve d'effort suspecte d'être positive ou positive. C'est un taux énorme, impressionnant, qui appelle deux remarques.

I) Entre l'équipe de Royat et les médecins cardiologues traitants du curiste, l'information n'a sûrement pas bien circulé. Aucune série de la littérature médicale n'est aussi catastrophique à 5 ans. On ne peut croire qu'aucun de ces malades n'aurait pu être mis à l'abri de l'infarctus ou du décès pour de longues années supplémentaires, sinon de l'angine de poitrine, par une revascularisation myocardique ou un traitement anticoagulant et hypocholestérolémiant renforcé et approprié. Peut-être, mes Chers Confrères, avez vous péché par excès de discrétion et de déontologie, en ne voulant pas alarmer les malades ou en ne voulant pas paraître empiéter sur les options thérapeu tiques de leur médecins traitants.

2) Dans un trop grand nombre de cas, l'arrêt du tabac n'a pas été obtenu, ceci expliquant très probablement cela.

Dans ce domaine, une autre lecture qui a retenu mon attention est une publication de madame Fabry, concernant la progression du périmètre de marche. Dans cette publication, elle signale que les deux populations (groupe étudié et groupe contrôle) n'avaient pratiquement rien changé à leurs habitudes, dont la consommation de tabac, dont elle nous a dit, ce matin, qu'elle restait de l'ordre de 40 % chez les artéritiques qui viennent en cure à Royat.


Dans mon propre service, j'ai fait une statistique sur 454 patients qui avaient été coronarographiés pendant les 10 premiers mois de l'année 1993 et qui présentaient tous des lésions coronaires significatives. Les effets destructeurs du tabagisme sont évidents. Les fumeurs, qui sont 55 %, et je compte dans les fumeurs ceux qui ont cessé de fumer mais qui ont dit avoir fumé dans leur vie, ont un âge moyen de 59 ans. Les non-fumeurs, qui sont 45 %, ont un âge moyen de 66 ans. 155 malades ont moins de 60 ans, parmi eux, il y a 71 % de fumeurs qui ont 50 ans seulement de moyenne d'âge et 29 % de non-fumeurs qui ont 53 ans. Et puis, il y a des malades de plus de 75 ans, 40 malades. Il y a seulement chez eux, 22 % de fumeurs et 78 % de non-fumeurs. Même un esprit simple peut comprendre qu'entre ces 78 et 22 %, cela veut dire que les autres fumeurs sont morts.

Et tous les patients que j'interroge, à leur retour de Royat, me disent que, certes, eux ont arrêté, mais que beaucoup d'autres curistes continuent à fumer pendant la cure, qui leur est accordée, je sais avec quelle difficulté, par les organismes payeurs.

* Service de Cardiologie - Hôpital Haut Lévèque 5 avenue Magellan - 33600 Pessac